Un nuage blanc...
... s’accordait avec les fleurs effarouchées des pruniers de mon père en ce dimanche de Rameaux.
Ils semblaient fatigués et ne m’attachaient d’importance. Je savais leur indifférence, leur méfiance. Cette enfant aux longs cheveux frisés qui se pendait à leurs branches étaient devenue adulte et les avaient abandonnés pour aller vers un ailleurs.
L’herbe sauvage les avait envahis. Ils n’avaient plus d’histoire mais des souvenirs qui revenaient au rythme des saisons.
Au printemps, leurs fleurs embaumaient tout le village et ils étaient rois. L’enfant frisée s’asseyait au milieu d’eux et écrasait des tubes de gouache blanche sur des feuilles pour faire leur portrait.
Plus tard, ils étaient tellement fiers quand leurs branches lourdes de fruits touchaient presque le sol. C’était une bonne année. Les cueilleurs les amusaient par leur bavardage d’un arbre à l’autre. Leur histoire était toujours la même et l’enfant avec son grand panier allait plus loin car elle ne voulait pas entendre toutes ces sornettes, ces histoires de campagne qui n’en finissaient jamais. Mais le rythme et le son de leurs voix en patois la fascinaient.
Ils étaient tellement différents les uns des autres par leurs fruits, leurs feuillages et leur provenance. Des jalousies naissaient entre eux. C’est à qui auraient les plus gros fruits et les plus savoureux. L’enfant les honorait tous, en croquant les plus juteux et rentrait avec les joues et les lèvres collantes et les habits tâchés. On tirait fort sur sa tignasse pour la punir mais le lendemain elle recommencerait.
L’hiver, ils étaient nus. L’enfant ne les quittait guère. Elle les aimait quand ils se détachaient d’un ciel gris et bas. Alors elle prenait ses crayons et dessinait leurs silhouettes. Elle passait tout l’hiver à les guetter pour encore mieux saisir leurs branches, leurs troncs, leurs couleurs. Et son cahier se remplissait des mêmes dessins chaque année.
Et un jour, l’enfant à la tignasse a quitté le village pour aller apprendre les bonnes manières dans un établissement privé et tomber dans les abîmes d’un monde en col blanc…
En ce jour de Rameaux, la bergerie songeait-elle aussi au temps où elle accueillait les agneaux et moutons ? Ils rentraient repus mais elle entendait encore leurs bêlements qui retentissaient parmi les vallons et collines. Elle se souvenait du parfum de la paille et du foin. Seul le grand tilleul est resté, tout seul, à la veiller.
J’ai osé lui murmurer que peut-être je reviendrai en ces lieux pour peindre et faire de très grandes toiles sur la campagne. M’as t’elle crue ?
"Vous parlez quand vous cessez d'être en paix avec vos pensées" Khalil Gibran
/image%2F0181891%2Fob_7a7e27_946328-3303159994979-1617521612-n.jpg)

